(1/2) : quand Erdogan ravive les tensions
Par Marie Antide
Créé 11/13/2008 - 11:52
Dans un contexte de regain de violences qui a fait plusieurs morts dans les communautés turques et kurdes depuis quelques semaines, la petite phrase lâchée par le Premier ministre turc Recep Tayip Erdogan le 3 novembre dernier lors d’un discours devant les membres de son parti à Hakkari, ville du pays kurde située à la frontière de l’Irak, n’a fait que jeter de l’huile sur un feu qui couve toujours et n’en est que plus dangereux :
"Qu’avons-nous donc dit? Nous avons dit 'une nation, un drapeau, une patrie et un Etat'. Ils y sont opposés. Et bien ceux qui ne sont pas d’accord devraient partir!"
Installés dans les hauts plateaux qui séparent la Perse de l’Anatolie, les Kurdes rejoignent l’Empire ottoman dès le XVIe siècle et jouent le rôle de zone tampon entre les empires rivaux perse et ottoman. Le Kurdistan, entité politique au XIIe, désigne ensuite un ensemble géographique uni par sa langue et sa culture, morcelé en une multitude de principautés et de fiefs.
Une identité kurde complètement niée
Rangée au côté de l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman est démembré dans le cadre du traité de Sèvres (1920). Ce traité prévoit la création d’une Arménie et d’un Kurdistan indépendants.
Après une guerre d’indépendance victorieuse conduite par Mustafa Kemal Atatürk, ce traité est enterré et remplacé par la traité de Lausanne (1923) qui stipule que les détroits du Bosphore et des Dardanelles ne sont plus internationaux. La Turquie retrouve la plus grande partie de son territoire et l’Histoire moderne referme la brève parenthèse de l’Arménie et du Kurdistan indépendants.
Les Kurdes sont disséminés dans quatre pays (Turquie, Iran, Syrie et Irak) et les révoltes durement réprimées des Kurdes de Turquie en 1925, 1930 et 1936 ne changent pas ce nouvel ordre.
Les élites kurdes sont intégrées dans le nouvel Etat et donnent de brillants hommes politiques contemporains comme Hikmet Cetin, ministre des Affaires Etrangères et président du Parlement, Kamran Inan, ministre des Affaires Etrangères ou encore Turgut Özal, Kurde par sa mère, président de la République de 1983 à 1993.
Mais l’identité kurde est niée par les fondements même de la république de Turquie, qui s’organise autour de l’Etat-nation turc. Leur langue est interdite d’impression, de diffusion et d’enseignement. Sans industrie, agraire, la région ne se développe pas et connaît un fort exode rural vers Istanbul et les pays occidentaux, exode qu’accentue le développement depuis 1984 de la guerre civile entre l’armée turque et le PKK d’Abdullah Öcalan. La région passe sous contrôle de l’armée et l’état d’exception est déclaré de 1987 à 2002.
44 000 morts depuis 1984
La lourde poigne des militaires arrivés au pouvoir par un coup d’Etat en 1980 provoque un sursaut identitaire et donne au PKK, parti des travailleurs du Kurdistan, une large assise populaire. Mais il commet deux erreurs qui l’amènent à abandonner la lutte armée vers la fin des années 1990: d’inspiration marxiste-léniniste, il espère un soutien de l’URSS... qui ne viendra jamais. Il met en place une organisation très autoritaire, basée sur le culte du chef, qui ne prend pas en compte les structures sociales traditionnelles.
A ce jour, le PKK est sur la liste noire internationale des organisations terroristes. Abdullah Öcalan est arrêté et condamné à mort en 1999 mais sa peine est commuée en prison à vie sous la pression internationale.
Depuis 1984, 44 000 personnes sont mortes, 3 000 villages ont été rasés et ce conflit continue d’éprouver durement les deux communautés. Il représente la menace la plus grave pour la vie démocratique du pays.
L’élection en avril 2007 de vingt députés kurdes au Parlement après 15 ans d’absence avait ouvert de nouvelles perspectives de règlement politique qui s’inscrivaient dans la lancée des réformes adoptées dans le cadre des négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE (édition et publication en kurde, reconnaissance du partie kurde DTP comme une composante de la vie politique...).
Or, on assiste depuis un an à une recrudescence des accrochages et un sérieux doute est permis quant à l’efficacité de la réponse militaire qui a été mise en place.
La reprise des violences dans le Sud-Est
Le mois d’octobre fut particulièrement meurtrier. Un poste militaire tout proche de la frontière irakienne est attaqué par des membres infiltrés du PKK: 40 morts. Un bus transportant des policiers en formation est mitraillé à Diyarbakir: cinq morts.
Le même jour, une jeune femme "enceinte" est arrêtée à Sisli, au cœur d’Istanbul. Elle transportait 9 kilos d’explosifs, 15 détonateurs et un interrupteur manuel. Des rumeurs annoncent qu’Abdullah Öcalan est maltraité par ses gardiens. Des manifestations éclatent spontanément et les heurts avec la police se multiplient. Bilan: un mort et plusieurs blessés dans de nombreuses villes du Sud-Est.
Le pays est à cran et l’armée réclame de plus grandes marges de manœuvre. Par 511 voix contre 18 il y a un mois, le Parlement a prolongé d’une année supplémentaire l’autorisation de mener des opérations en Irak contre le PKK.
Cependant, la pression demeure. Les partis d’opposition réclament des mesures plus radicales comme l’établissement d’une zone tampon avec tous les risques que cela implique, l’armée demande plus de moyens juridiques comme le droit de mener des perquisitions sans autorisation du procureur, l’allongement des périodes de détention, etc.
Mais comment répondre aux attentats sans violer les obligations imposées par la feuille de route européenne?
URL source: http://www.rue89.com/paristanbul/2008/11/13/turcs-et-kurdes-12-quand-erdogan-ravive-les-tensions
Après un regain de violence qui a fait plusieurs morts dans les communautés turques et kurdes depuis quelques semaines, et après une déclaration du Premier ministre Erdogan qui jetait de l'huile sur le feu , le gouvernement AKP a réagi avec des arguments qui ne satisfont pas la revendication identitaire kurde:
- Assimiler le problème kurde à un problème de retard de développement économique et débloquer 2 milliards de YTL (1 milliard d’euros) pour développer les infrastructures, favoriser les investissements et créer 3 millions d’emplois (projet GAP).
- Refuser de considérer la question kurde comme un problème national qui doit faire l’objet d’un débat national et le circonscrire à une région où un Turc qui n’y est pas né ne mettra jamais les pieds, sauf s’il est militaire, enseignant ou médecin.
- Tout mettre en œuvre pour détruire le PKK en pensant que le conflit disparaîtra une fois celui-ci éradiqué. L’une des dernières actions en ce sens est la rencontre, pour le première fois, entre une délégation turque et Massoud Barzani, président de la région autonome du Kurdistan irakien, il y a 10 jours. Or nombreux sont ceux qui pensent la cause du PKK juste mais qui, fatigués par 25 ans de guerre et de violences, sont à la recherche de solutions politiques.
Pourtant, en 2002-2004, une certaine libéralisation se met en place avec le droit de diffuser en kurde quelques heures par jour et le droit d’imprimer en kurde. Ces mesures ont été prises dans le cadre du processus d’ouverture des négociations en vue de l’adhésion à l’UE et n’ont pas été plus loin.
Mais l’obstination du gouvernement d’Ankara à ne pas vouloir entendre la revendication identitaire des Kurdes et y répondre par la force (bombardements en Irak du Nord, arrestations, tortures, etc.) affaiblit dangereusement les partisans d’une recherche de solutions et renforce le PKK dont la stratégie est clairement d’attiser toujours plus les haines communautaires.
Le revirement nationaliste d'Erdogan
La petite phrase de Recep Tayip Erdogan est donc arrivée au plus mauvais moment. Pourtant celui-ci avait un tout autre discours en 2006 quand, à Diyarbakir, il déclarait que:
"Oui, la Turquie a un problème kurde."
Est-ce le souffle du couperet de l’interdiction de son propre parti cette année ou plus simplement l’arrivée au pouvoir qui ont fait évoluer Recep Tayip Erdogan vers des positions si nationalistes? Plusieurs éditorialistes ont dénoncé ce revirement, dont Fehmi Koru dans Yeni Safak, accusant Recep Tayip Erdogan:
"D’être devenu comme Bush alors qu’il avait été élu pour être Obama."
Pour apaiser les esprits, le Président Abdullah Gül a lancé un appel au calme en pointant le danger de monter les communautés l’une contre l’autre et a reçu les représentants du parti kurde DTP. Ce dernier est en effet sous le coup d’une interdiction depuis novembre 2007 et risque d’être fermé. Il a toujours affirmé sa reconnaissance du drapeau et des frontières turques, revendique la reconnaissance de la nation kurde et une éventuelle autonomie de la région.
Toutefois, son refus de dénoncer le PKK comme une organisation terroriste, ce qui aurait mis fin aux rumeurs le qualifiant de vitrine politique du PKK, lui a aliéné bien des soutiens inconditionnels, notamment ceux de l’UE.
La décision devrait être prise dans les jours à venir, mais dans un tel contexte, fortes sont les chances qu’il soit interdit. Il serait le 6e parti prokurde créé et interdit au cours des 16 dernières années et quatre de ses députés, protégés par leur immunité parlementaire mais sous le coup d’accusations de séparatisme et de terrorisme iraient alors en prison.
De plus, si le parti est interdit, les députés DTP ont annoncé leur intention de quitter le Parlement. Leur départ discréditerait celui-ci et mettrait un doute sur sa capacité à représenter l’ensemble des citoyens.
Un problème à résoudre au sein des Etats
La question kurde, si elle n’est plus taboue en Turquie, n’est donc toujours pas réglée. Peut-elle l’être de façon supranationale comme veulent continuer à le croire certaines diasporas ou plutôt au sein des Etats dans lesquels sont présents les Kurdes?
Selon Ingmar Karlsson, diplomate suédois qui vient de quitter son poste en Turquie, dans son dernier livre "Le problème kurde vu par un diplomate", la création d’un Kurdistan indépendant apparaît de plus en plus comme une utopie car elle entraînerait l’explosion du Moyen-Orient.
La question kurde a été manipulée par les Etats où la minorité est présente ainsi que par les grandes puissances. L’un des facteurs qui a permis cet état de fait est le manque d’unité au sein des différents clans kurdes et l’absence de personnalités fortes et visionnaires pour porter le projet d’une nation tout entière (exemple: les frères toujours ennemis Talabani et Barzani) .
La solution se réglera donc au sein des Etats. En Turquie, les Kurdes sont près de 18 millions de personnes sur une population totale de 72 millions. Plus qu’une minorité, c’est une vraie composante de la Turquie qui ne parle pas que turc et revendique des origines culturelles différentes.
La modernité de la Turquie contemporaine dépendra sans nul doute de sa capacité à écouter et intégrer cette différence, dépassant enfin sa peur viscérale du démembrement, son "syndrome de Sèvres", ce traité qui en 1920 la rayait de la carte du monde.
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