04.09.2008
Rien de neuf dans le Caucase ?
Si l’ordre mondial semble avoir largement souffert du conflit en Ossétie du Sud entre la Russie et la Géorgie, avec une crispation entre Occident et ex-nouvelles puissances (Russie, Chine , Iran, Inde), la région du Caucase en elle-même n’a pas connu, au cours du mois d’août, de bouleversements majeurs. En ce sens, on peut simplement affirmer que cette guerre est un catalyseur qui met en lumière des tendances sous-jacentes très fortes, subitement remontées à la surface.
En effet, la géopolitique régionale n’a en aucun cas été bouleversée, la guerre a juste renforcé les lignes de fracture entre Etats, entre systèmes. La Russie a montré avec virulence son opposition à tout hégémon américain dans la région, en particulièrement son refus du bouclier antimissiles et de l’élargissement de l’OTAN ; elle a aussi montré sa relative indépendance vis-à-vis des accords internationaux, qui s’inscrit dans le temps long et remonte notamment aux violations répétées d’accords frontaliers du même type signés avec la Perse au XIXe siècle (violation du traité de Gulistan sous le général Ermolov en 1825 ou encore du traité de Küçük Kaynarc avec l'empire ottoman à la fin du XVIIIe siècle) ; la Géorgie est encore plus ancrée dans une démarche d’intégration aux institutions euro-atlantiques ; le gouvernement ukrainien issue de la révolution orange est encore plus décidé à suivre le même chemin que la Géorgie ; les républiques russes du Nord-Caucase sont toujours aussi instables, déséquilibrées entre la volonté russe d’y imposer son pouvoir et l’autonomie considérable accordée aux potentats locaux ; l’Arménie est toujours pro-Russe et décidée à conserver son seul appui dans la région ; l’Azerbaïdjan, tout comme la Turquie ou la Moldavie, sont pris au jeu de manœuvres diplomatiques contradictoires parce que tentant de concilier l’inconciliable, c’est-à-dire le rapprochement avec la Russie – ou du moins l’accommodement – et de bonnes relations militaires, économiques et énergétiques avec l’Occident, et en particulier les Etats-Unis. Enfin, la reconnaissance de l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie par la Russie ne va pas fondamentalement changer la donne et participe plutôt d’une volonté russe de ‘regeler’ les conflits dans la région.
Les alliances et les oppositions restent marquées. Les seuls changements à attendre concernent donc plutôt ces Etats-pivots (Turquie, Azerbaïdjan, Moldavie) qui peuvent être amenés à devoir prendre une position et choisir un camp si toutefois la fracture entre la Russie et l’Occident perdurait.
Et si, finalement, le bouleversement le plus significatif dans la région était indépendant de cette guerre et prévu depuis le début de l’été ? Nous pensons là à la première visite d’un chef d’Etat turc en Arménie, puisque le président turc Abdullah Gül se rendra à Erevan pour le match de football opposant l’Arménie à la Turquie. Cela laisse augurer un avenir meilleur entre les deux Etats et, pourquoi pas, un bouleversement des relations dans le Sud-Caucase entre l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Turquie, région où, rappelons-le, l’Arménie, allié du grand frère russe, ne respecte pas depuis plus de dix ans l’intégrité territoriale d’un Etat voisin (l’Azerbaïdjan) en occupant le Haut-Karabagh et les territoires voisins, sans que cela n’ait remis en cause l’ordre international.
B. Chatré
09:30 Publié dans Mes notes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : note, situation, caucase
29.08.2008
De la légitimité de l'intervention russe en Ossétie du Sud
Dans la lecture des faits, la Russie possède un certain nombre d'arguments en faveur de son action actuelle en Ossétie du Sud qui peuvent apparaître légitimes. Tout d'abord, la Géorgie a initié le conflit, quelles que soient les positions russes en-deça ou au-delà du Caucase. La Russie possédant des soldats sur place, toute riposte visant à leur protection pouvait apparaître justifiée. Ensuite, la Russie a été maltraitée depuis 1991, ignorée des Occidentaux et des Américains, voire humiliée. Cette affirmation de puissance est compréhensible, comme une nouvelle mesure pour marquer son territoire et souligner son influence. La Russie est riche de ses matières premières, elle a donc un rôle à jouer, c'est évident, au moins à ses frontières, même les plus instables. Enfin, la Russie n'a pas digéré l'affaire du Kosovo et cela est encore une fois compréhensible. Plus que la question du bouclier antimissiles, le parallèle entre Kosovo et Ossétie du Sud est frappant: invasion d'un territoire sans légitimité internationale (OTAN au Kosovo sans aval de l'ONU, Russie en Géorgie au-delà de l'Ossétie du Sud); bombardement des capitales (Belgrade/Tbilissi); soutien sans faille à une seule partie dans le conflit (Albanais/Ossètes): remise en cause de la souveraineté territoriale (protectorat occidental au Kosovo/présence 'pacifique' de soldats russes en Ossétie du Sud); enfin reconnaissance limitée de l'indépendance de ces républiques (tous les Européens n'ont pas reconnu le Kosovo/seule la Russie a reconnu l'indépendance Sud-ossète et abkhaze).
Maintenant le bât blesse là où la Russie a cherché à aller plus loin: occuper Poti, maintenir des forces hors de l'Ossétie du Sud, parler de 'génocide' peu crédible. Elle s'isole puisque l'on voit ses alliés tarditionnels (Chine, Organisation de Shanghai) rester muets sur le sujet, soutenant l'action 'pacifique' de la Russie, mais pas forcément son attitude actuelle ni la reconnaissance des indépendances. La Russie a fauté en dépassant le parallèle dressé avec le Kosovo: le gouvernement serbe est toujours pro-européen. On ne peut pas envisager de gouvernement pro-russe à Tbilissi.
Deux questions se posent: quelle est la volonté russe? Tous les spécialistes ont été surpris par la reconnaissance des indépendances. On parle maintenant de la Crimée, de la Moldavie. Où veut aller la Russie maintenant que ses menaces ont été mises à exécution, ce que personne n'imaginait?
Ensuite, quelle est exactement la puissance russe et est-elle réellement à craindre? La puissance énergétique: peut-on faire fi de ses ressources? La puissance militaire: Poutine a-t-il une armée capable de nous menacer?
B. Chatré
12:28 Publié dans Mes notes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : russie, guerre, commentaire, baptiste
15.08.2008
La guerre du 8 août: quels enjeux?
L’offensive menée par l’armée géorgienne dans sa république rebelle d’Ossétie du Sud et la réplique donnée par l’armée russe, initialement légitimée par sa position de force de maintien de la paix, a suscité des réactions vives de la communauté internationale et peut avoir des conséquences importantes dans une région marquée jusque-là par un statu quo que défend la Russie avec intensité.
- La Géorgie est responsable du déclenchement des hostilités. Or elle ne fait pas le poids face à la réaction russe et cette offensive s’est retournée contre elle : sa population civile est visée, le pouvoir est fragilisé et elle est esseulée au sein du camp occidental face à la Russie.
- Cette offensive peut toutefois apparaître légitime. L’unique solution qui est à sa disposition pour recouvrer son intégrité territoriale violée depuis la sécession de 1992 reste une solution militaire même si elle parait difficile à mettre en œuvre face à la Russie. La Géorgie n’avait donc pas la choix or celui du calendrier. Ce conflit était donc on ne peut plus prévisible, si l’on prend en compte les évènements du printemps qui ont montré que ce conflit était ‘dégelé’ depuis bien longtemps.
- Le rôle de la Russie ne peut rester en l’état. La communauté internationale ne peut pas continuer à accorder à la Russie son rôle de maintien de la paix. Imaginons un conflit entre les Basques et les Espagnols, que dirait la communauté internationale si la France se posait en force de maintien de la paix alors même qu’elle accueille des Basques sur son territoire ? L’objectivité nécessaire à ce genre de interposition ne peut pas être accordée à la Russie. La Russie soutient à la fois les velléités ossètes et l’intégrité territoriale de la Géorgie et ses positions militaires dans la région. Elle soutient donc implicitement l’insécurité régionale et les braises du conflit. La Russie, dans son soutien de l’intégrité territoriale de la Géorgie, n’apparaît plus crédible dans la région.
- La Russie, lors de cette nouvelle guerre, a commis une erreur qui peut paraître irrémédiable en trahissant ses positions. En effet, en ne respectant pas l’intégrité territoriale de la Géorgie lors de la contre-offensive, en attaquant Poti, Gori, en bombardant Tbilissi, la Russie est allée trop loin, beaucoup plus loin que son rôle-bouclier de force de maintien de la paix. Elle a montré que ce rôle était un travestissement. De même, elle a perdu de sa crédibilité en accusant les forces géorgiennes de ‘génocide’ ou de ‘nettoyage ethnique’ lors de son incursion en Ossétie. La Russie est devenue partie prenante dans cette guerre qui n’est donc plus une guerre osséto-géorgienne ainsi que les diplomates occidentaux tentaient souvent en vain de présenter le conflit mais bien comme une guerre russo-géorgienne en territoire géorgien. La Russie ne peut s’opposer à des conflits qu’elle considère illégitimes (Kosovo, Irak) tout en agissant d’une manière encore plus illégitime dans ce qu’elle considère comme son ‘pré-carré’.
- La Géorgie attendait indirectement le soutien de l’Occident en connaissant parfaitement les risques d’une telle offensive. Les politiques géorgiens ont été naïfs à court-terme mais ce calcul peut s’avérer payant à long terme. En effet, elle a forcé la Russie à se découvrir, à montrer son véritable visage dans la région, qui ne peut qu’accentuer le fossé entre la Russie et l’Occident, fossé que cherchent à creuser les anciens satellites de l’URSS et les anciennes républiques de l’ex-URSS désormais pro-occidentales.
- Les intérêts des Américains sont difficiles à déterminer : les Etats-Unis ont d’abord intérêt à se rapprocher de la Russie, acteur hégémonique de la région, car les tensions ne cessent de s’accumuler (bouclier antimissiles, élargissement de l’OTAN, dossier de la non-prolifération, Iran, etc.) ; mais ils ont ensuite intérêt à soutenir les Etats qui défient la Russie et cherchent à se rapprocher de l’Occident pour accroître leur influence dans la région. Finalement, les Etats-Unis ont plutôt intérêt à faire le dos rond vis-à-vis de la Russie même si les signaux envoyés aux Etats pro-occidentaux de la région seront alors négatifs. Il faut voir si les Etats-Unis vont chercher à abonder dans le sens de la Russie qui n’envisage la politique international qu’en termes de confrontation, ou à soutenir coûte que coûte la coopération. Les positions internationales des Etats de la région dépendent de cette décision américaine.
- L’Union européenne apparaît inexistante dans ce contexte. La faiblesse de la présidence française de l’UE ne fait qu’accentuer ce processus. La diplomatie française, décrédibilisée par ses rapports avec la Chine et la reconnaissance de la supériorité chinoise symbolisée par la présence du Président français à l’ouverture des JO de Pékin, s’est encore décrédibilisée lors de cette guerre en ne mettant pas en garde la Russie contre toute incursion abusive en Géorgie. Cette faiblesse générale de l’UE dans la région et dans les relations internationales en général est prévisible mais reste inquiétante vu les enjeux qui se posent à ses marges actuellement.
- Le moteur de l’UE semble s’inverser. Outre la faiblesse de la France et de sa présidence, l’Allemagne a montré lors de ce conflit qu’elle se montrerait beaucoup plus conciliante à l’égard de la Russie qu’elle ne l’a été vis-à-vis de la Chine. Le traditionnel moteur de l’Europe, après avoir envoyé un signal très négatif lors du sommet de l’OTAN à Bucarest vis-à-vis des nouvelles démocraties postsoviétiques, a renforcé le désappointement régional et le sentiment de frustration à l’égard de l’Europe. Le véritable moteur de l’Europe se situe dans la nouvelle Europe, plus courageuse à concilier ses intérêts économiques, diplomatiques et la défense de la démocratie et des droits de l’homme dans le monde, pourtant l’un des objectifs essentialistes de l’UE. A l’image des pays scandinaves pour les questions environnementales, les Etats d’Europe centrale et orientale ont défini une ligne rouge vis-à-vis de la Russie alors même que leurs impératifs économiques avec la Russie sont beaucoup plus importants qu’ils ne peuvent l’être pour la France par exemple. Pour ces nouvelles démocraties, on ne badine ni avec la transition démocratique ni avec le retour de l’autoritarisme russe dans la région. Comme le montre le Premier ministre britannique, il devrait être possible de dissocier intérêts économiques et défense de la démocratie. Tant que la ‘vieille Europe’ restera enfermée dans ce dilemme, l’UE ne pourra s’affirmer comme un acteur central des relations internationales.
- Cette impuissance de l’UE est perçue comme un abandon dans la région de la mer Noire. L’abandon ne concerne pas tant les élites que les opinions publiques. On l’a vu, les autorités géorgiennes continuent d’attendre de l’Occident plus qu’il ne peut donner, en recevant les diplomates européens et en affichant leur bonne volonté à leur égard. Mais les opinions publiques se sentent trahies, une deuxième fois après l’annexion de la Géorgie en 1921 par la Russie bolchévique. Cet abandon du soft power européen dans la région pour sécuriser des approvisionnements en gaz et en pétrole et pour préserver des relations incertaines avec l’instable Russie en vaut-il la chandelle ? Comment l’Europe pourra-t-elle à nouveau gagner de la crédibilité dans la région ? Il va falloir faire des propositions à ces Etats et reprendre à nouveau l’initiative dans la région, ce qui reste actuellement une faiblesse de l’UE.
- Si l’Europe abandonne son soft power, la Russie n’envisage même pas en faire un instrument d’influence sur ses marges. L’utilisation abusive du seul instrument d’influence qu’elle connaisse, le hard power (qu’il soit militaire ou économique, car la gestion des robinets de gaz en plein hiver n’est pas autre chose que du hard power), condamne à long terme l’influence russe dans la région. Cet hégémon forcé ne peut que s’avérer catastrophique pour l’influence russe dans les opinions publiques régionales et créer un ressentiment aussi fort que celui qui prévaut depuis la conquête du Caucase au XIXe siècle. Les autorités russes n’ont pas assimilé l’évolution des relations internationales qui font du soft power un instrument aussi puissant à moyen terme que le hard power. A long terme, si l’on imagine une Russie démocratique dénuée de tout levier énergétique (fin de l’ère gazo-pétrolière), celle-ci aura du mal à revenir sur les sentiments de frustration qu’elle est en train de diffuser dans la région. Les Russes auraient ainsi pu endosser le rôle de la puissance magnanime qui n’aurait rien eu à se reprocher en, par exemple, fournissant des armes aux Ossètes ou en les soutenant activement mais indirectement via les républiques russes du Nord-Caucase. Mais cette intervention directe, brutale, violant tout cadre juridique international, ne laisse pas de doute sur la nature de la puissance russe : elle ne cherche qu’à écraser ses voisins voire modifier à sa guise les politiques intérieures des Etats. Un changement de pouvoir en Géorgie peut ainsi être considéré comme l’objectif non avoué de cette incursion russe en territoire géorgien. L’erreur stratégique de la Russie est de penser le monde comme les Soviétiques le pensaient pendant la Guerre froide. Jamais la Géorgie ne redeviendra un satellite de la Russie, non à cause des élites géorgiennes, mais bien de son opinion publique. Penser le contraire est contre-productif à long-terme. La Russie et sa politique de la terre brûlée dans la région, laissant sous les cendres des conflits ‘gagnés’ de la frustration et du ressentiment, sont le terreau de nouvelles confrontations dans la région, de l’Abkhazie au Haut-Karabagh en passant par la Tchétchénie.
- Qu’attendre de la France en tant que présidente de l’UE ? Difficile d’imaginer des avancées au vu du travail réalisé. Outre ce qui a été dit plus haut, en ne voulant ‘insulter’ personne, donc en ne prenant pas position, au mépris des relations internationales et du droit international, elle a frôlé le néant diplomatique. Les agitations qui ont suivi les premiers cessez-le-feu, à Tbilissi et à Moscou, ont d’ailleurs montré que l’influence de la France était elle aussi inexistante.
- Quid des acteurs locaux ? Personne n’en parle et pourtant ils sont au centre du conflit. Ossètes et Abkhazes sont les grands perdants de cette guerre. Leurs revendications apparaissent, au grand jour devant les opinions publiques occidentales notamment, ridicules au vu des conséquences catastrophiques de cette guerre. Le principe de l’intégrité territoriale en relations internationales sort renforcé de cette guerre puisque les Russes sont a priori les seuls à trouver légitime leur intervention d’outre-frontière. Cette question de l’intégrité territoriale semble donc insurmontable et on imagine mal, alors même que l’Occident a abandonné les Géorgiens lors de cette guerre, tourner le couteau dans la plaie en encourageant les Ossètes et les Abkhazes à poursuivre leur processus de sécession. Ossètes et Abkhazes sont les premiers à souffrir de ce conflit : ce sont eux qui doivent proposer les clés pour résoudre le conflit, en prenant ses distances vis-à-vis de la Russie et en renouant le dialogue avec la Géorgie, seule solution de sortie de crise.
Cette guerre a fait tomber les masques : elle montre à la fois le caractère hégémonique de la Russie dans la région, prête à tout pour maintenir le statu quo régional et les faiblesses de l’UE malgré ses discours volontaristes de sécurisation et stabilisation de ses marges. Elle en est incapable.
B. Chatré
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