30.10.2009
Géorgie : Saakachvili augmente son contrôle sur l’armée
Article paru dans l'édition du 29/10/2009 de Caucaz.com, cf. http://www.caucaz.com/home/breve_contenu.php?id=499
Par Johannes WETZINGER à Tbilissi
Traduit en français par Nicolas LANDRU
Un an après la « guerre d’août » pour l’Ossétie du Sud, le président géorgien Mikheïl Saakachvili est à l’origine de brûlants débats de politique intérieure après la nomination contestée d’un nouveau ministre de la défense. Batcho Akhalaïa, qui prend à présent ses fonctions à la place de Vassil Sikharoulidzé, doit se charger avec une « main de fer » de l’ordre dans l’armée ainsi que mettre fin aux luttes fratricides au sein ministère. L’opposition parle d’une décision personnelle de Saakachvili « la plus dangereuse » qu’il ait prise à ce jour. Quasiment dans le même temps, les Etats-Unis mettent sur pied un nouveau programme de formation pour soldats géorgiens et de ce point de vue poursuivent sous Barack Obama la même ligne que sous George W. Bush.
L’un des points centraux de la critique publique concernait des évènements non éclaircis du parcours professionnel d’Akhalaïa. De 2005 à 2008, avant son arrivée au ministère de la défense à 28 ans, l’homme chapeautait le système carcéral géorgien. Des politiciens de l’opposition et des organisations de la société civile ont reproché à Akhalaïa des violations des droits de l’Homme quant il occupait ce poste, qui auraient entre autres été à l’origine des émeutes dans les prisons géorgiennes en 2006. Ces révoltes ont été durement réprimées par les forces de sécurité et se sont soldées par plusieurs morts. Dans les médias géorgiens, l’ombudsman Sosar Soubari dénonçait le peu de cas du droit public qu’Akhalaïa aurait fait lorsqu’il était à ce poste. Suffisamment d’éléments auraient été à disposition pour ouvrir une enquête judiciaire sur ces incidents. David Ousoupachvili, du Parti Républicain de l’opposition, est allé jusqu’ à parler de la décision personnelle de Saakachvili « la plus dangereuse » et sonnait l’alarme quant à de possibles « nouvelles aventures militaires » dans les zones de conflit.
Le gouvernement ne veut néanmoins guère entendre parler des reproches faits au nouveau ministre de la défense. Les représentants du parti au pouvoir soulignent sans cesse qu’Akhalaïa a lutté efficacement contre le crime organisé dans les prisons. Mikheïl Saakachvili devait cependant concéder que l’homme de 28 ans s’est fait « beaucoup d’ennemis » à travers son activité précédente. Akhalaïa passe pour un proche du président et un protégé de l’influent ministre de l’intérieur Vano Mérabichvili. On peut ainsi voir décision d’appointer Akhalaïa comme une tentative d’aménager la verticale du pouvoir en Géorgie. Depuis la « guerre d’août » de l’année dernière, on a signalé à plusieurs reprises des luttes de pouvoir au sein du ministère de l’intérieur. Après la défaite, on a pu observer dans l’armée une croissance du mécontentement à l’égard du gouvernement ; des tendances qu’Akhalaïa doit à présent redresser, ouvertement avec un étroit soutien du président. L’homme est le septième ministre de la défense depuis la prise de pouvoir de Saakachvili il y a à peine six ans. Les experts des questions de sécurité ont plusieurs fois dénoncé cet incessant changement de personnel comme étant contreproductif.
A un autre niveau, on peut en revanche déceler plus de continuité : Akhalaïa peut mener plus avant la modernisation des forces armées, comme son prédécesseur, avec le soutien des Etats-Unis. Sous George W. Bush, Washington s’est engagée depuis 2002 dans la mise en place de deux grands programmes d’entraînement pour le développement de l’armée géorgienne. Fin août, à présent sous le successeur de Bush, Barack Obama, un nouveau projet a été mis sur pied sous le titre « Georgia Deployment Program », qui doit préparer des soldats géorgiens pour une intervention en Afghanistan. Tbilissi veut participer à partir de mars 2010 à l’opération de l’OTAN au Hindou Kouch et était impliquée au cours des années précédentes dans des interventions internationales, jusqu’alors toutes en Irak. La Géorgie, via cet engagement et par ses efforts pour une réforme de l’armée, espère se rapprocher de l’OTAN pour obtenir une protection contre la Russie. Depuis la guerre russo-géorgienne de l’été 2008, les voix sceptiques à l’égard de la Géorgie se sont cependant toujours plus fait entendre au sein de l’organisation militaire. Une adhésion de la Géorgie n’est dans ces conditions plus envisageable pour le moment.
Augmentation des dépenses militaires sous Saakachvili
Pendant sa présidence, Mikheïl Saakachvili a jusqu’à présent placé le développement des forces de sécurité nationales au cœur de son projet de construction de l’Etat. Le fait qu’il y ait eu un réel besoin de réforme dans ce domaine au moment de sa prise de pouvoir fait largement consensus (1) : le experts en matière de sécurité, géorgiens et internationaux, parlaient d’une armée chroniquement sous-financée, dans laquelle un état de catastrophe sociale – incluant mauvais traitements et sous alimentation – prédominait. Selon des études spécialisées, il n’était pas rare que les membres de l’armée soient directement impliqués dans le crime organisé pour arrondir leurs fins de mois. Saakachvili pratiqua une fuite en avant après sa prise de pouvoir : le budget de la défense fut radicalement augmenté et s’éleva de 31 millions de dollars en 2003 (2) à une valeur maximale de 922 millions de dollars en 2007(3). Entre autre, cela permit d’acheter du nouveau matériel militaire et d’améliorer l’infrastructure. La modernisation de l’armée géorgienne a été présentée devant l’opinion public comme un projet à succès. Mais la défaite lors de la « guerre d’août » pour l’Ossétie du Sud mit au jour une toute autre réalité. Un rapport du pentagone de la fin 2008, rendu public par extraits, peint un portrait catastrophique de l’état de l’armée géorgienne : « mauvaise gestion », « commandement non qualifié », et « besoin de réformes approfondies » sont les termes des reproches rassemblés par le New York Times, égratignant ainsi l’ancien projet de prestige de Saakachvili.
Bien que les réformes n’aient à l’évidence pas entrainé les résultats espérés par les autorités, leurs conséquences directes sur la situation politique ne doivent pas être sous-évaluées. D’abord, l’augmentation radicale des dépenses pour l’armement, en relation avec une rhétorique offensive et des aventures militaires répétées, a mené à une nette détérioration des rapports avec les deux régions dissidentes de la Géorgie. Ainsi, des chances existant pour arriver à des négociations constructives avec les régimes séparatistes en Abkhazie et en Ossétie du Sud ont été sapées par cette approche. Deuxièmement, l’orientation unilatérale de politique extérieure et de sécurité vers les Etats-Unis et l’OTAN a endommagé les relations avec le voisin russe, et là encore miné des possibilités pour un nouveau point de départ urgent et nécessaire. Et la protection de l’Occident que le leadership géorgien espérait s’est finalement laissée attendre au cours de la « guerre d’août ». Tertio, on a pu à maintes reprises entendre la critique selon laquelle les fortes dépenses pour l’armement ne seraient guère raisonnables en comparaison des problèmes sociaux du pays. Une question qui se pose toujours plus au vu des conséquences actuelles de la crise économique mondiale sur la Géorgie.
Notes:
[1] On peut avoir un apperçu global de la situation dans : David Darchiashvili: „Georgia: A hostage to arms“, in: „The Caucasus: Armed and Divided – Small arms and light weapons proliferation and humanitarian consequences in the Caucasus“, Anna Matveeva/Duncan Hiscock (eds.), Saferworld, London, 2003, http://www.saferworld.org.uk/images/pubdocs/ArmedGeorgia.pdf
[2] The International Institute for Strategic Studies: „The military balance 2004/2005“, London 2004, S. 290
[3] International Crisis Group: „Georgia: Sliding towards Authoritarianism?“, Europe Report N°189, Tbilisi/Brussels, 19 December 2007, S. 11f., http://www.crisisgroup.org/home/index.cfm?id=5233&l=1
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12.05.2009
En Adjarie, province désenchantée de Géorgie
09/05/2009 | Mise à jour : 21:58 | Commentaires

Des adolescentes dans le port de Batoumi, la capitale de l'Adjarie, où tout enthousiasme a disparu depuis la guerre d'août 2008 perdue par la Géorgie. Crédits photo : Jean-Luc Bertini / Picturetank
Revenue dans le giron de la Géorgie il y a cinq ans, l'Adjarie n'a pas servi d'exemple aux régions sécessionnistes d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud.
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Pour la première fois, l'Adjarie n'a pas célébré, le 6 mai, l'anniversaire de sa révolution de 2004. L'opposition locale ayant décidé ce jour-là de participer à la contestation nationale envers le président Mikhaïl Saakachvili, les autorités d'Adjarie ont saisi ce prétexte pour annuler les manifestations en mémoire de la libération de cette province et son retour effectif dans le giron géorgien.
L'enthousiasme a disparu et les temps sont aujourd'hui plus maussades. Avec l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, l'Adjarie était la troisième république autonome de Géorgie. Les deux premières perdues dans la guerre d'août dernier contre la Russie, elle demeure désormais seule en son genre en Géorgie, anachronisme institutionnel tout juste bon à réveiller la mélancolie d'un pays qui se rêvait un grand destin.
C'était en 2004. Mikhaïl Saakachvili, le héros de la «révolution des roses », était élu en janvier premier président d'une Géorgie qui voulait se débarrasser des Russes. Le 6 mai suivant, Aslan Abachidze, le satrape d'Adjarie, fuyait avec les siens dans les bagages du ministre de l'Intérieur de Russie, où lui et son clan résident toujours. Plus de tyran, plus de passeport à présenter à cette frontière artificielle au sud de la Géorgie, Saakachvili posait en libérateur et érigeait l'Adjarie en exemple : ce serait sa vitrine, elle convaincrait l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud à reprendre pleinement leur place en Géorgie.
Mais l'Adjarie, vous objecte- t-on, est peuplée de Géorgiens et n'a qu'une différence religieuse - elle est principalement musulmane - avec le reste du pays orthodoxe ! Ensuite, on vous rappelle que l'Abkhazie et l'Ossétie avaient connu des guerres dans les années 1990. Enfin que ces deux territoires sont accolés à la frontière russe, contrairement à l'Adjarie, qui jouxte la Turquie.
N'empêche, souligne Levan Varshalomidze, l'actuel gouverneur de cette république, «il y a cinq ans, l'Adjarie pouvait être comparée aux deux autres républiques autonomes. Et tout ce qui se passe aujourd'hui là-bas avait à l'époque cours ici : des leaders locaux tyranniques, beaucoup de militaires russes et des décisions prises in fine à Moscou». Conclusion, dans le droit-fil du discours présidentiel : «L'Adjarie, cinq ans après, montre l'exemple de ce vers quoi on pouvait arriver avec les deux autres républiques.» Le gouverneur égraine alors, à la terrasse ensoleillée d'un café de Batoumi, les milliards d'investissements privés et publics, géorgiens et étrangers, qui nourrissent le tourisme, la principale activité de cette station de la mer Noire.
Réformes à l'arrêt
«Mais la guerre d'août dernier a cassé la saison 2008, et la saison 2009 ne s'annonce pas brillante», objecte la rédactrice en chef du journal Batoumélebi. Cette guerre perdue et un arrêt dans la politique des réformes expliquent, selon elle, «que Saakachvili n'a pas été payé en retour» de tous les efforts qu'il a consentis en Adjarie. Combien de fois, en effet, est-il venu ici, a-t-il cité à ses hôtes étrangers Batoumi en exemple, pour n'être, à Batoumi, que chichement réélu à la présidentielle de 2008 !
Cette république autonome, dont Saakachvili n'avait maintenu le statut que pour convaincre l'Abkhazie et l'Ossétie qu'il leur garantirait une autonomie encore plus grande si elles renonçaient à leur indépendance, s'interroge maintenant sur sa spécificité institutionnelle. Zaza Gogotchvili, l'un des 18 élus du Parlement de Batoumi, l'avoue : «Il n'y a plus de nécessité à notre autonomie.» Dans la guerre d'août 2008, c'est aussi l'exemple de l'Adjarie qui est mort.
14:23 Publié dans Géorgie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : adjarie, géorgie
07.05.2009
Mikheïl Saakachvili, le "hussard" du Caucase

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"Micha" Saakachvili, 41 ans, aime le style moderne et l'architecture. Il s'est comparé à Atatürk. Il s'est rêvé en "David le Bâtisseur", le roi qui unifia les terres géorgiennes au XIe siècle. Son nouveau palais présidentiel, édifice un peu futuriste, se dresse sur une hauteur dominant la ville, comme une affirmation féodale du pouvoir. Il est orné de fresques représentant les drapeaux européen et géorgien entremêlés.
Le précédent dirigeant du pays, Edouard Chevardnadze, renversé en novembre 2003 par la "révolution des roses" au terme d'une longue carrière politique s'étirant de Brejnev à Gorbatchev, gouvernait, lui, du haut d'une tour soviétique plantée comme une dague au milieu des ruelles sinueuses de la vieille ville. Cette tour-là, Saakachvili la jugeait "pleine de rats". Tout, chez le président géorgien, tend vers ce besoin d'incarner l'ancrage à l'Ouest, "la fin irréversible du soviétisme". Il nous reçoit de façon détendue, installe son grand corps dans un fauteuil. Raphaël Glucksmann, le fils du philosophe français, ami et conseiller officieux de "Micha", assiste silencieusement à l'entretien.
Le président évoque la position stratégique de son pays, sur la route des hydrocarbures d'Asie centrale : "Si la Géorgie tombe, l'Europe perdra une route alternative d'approvisionnement en gaz, face à la Russie", dit-il, en s'exprimant avec aisance en français. Cet argument énergétique est au coeur de l'intérêt que les Etats-Unis portent à son pays depuis les années 1990. Chacun sait que "Micha" aurait préféré l'élection de John McCain, le candidat républicain qui avait déclaré au plus fort de la guerre : "Nous sommes tous Géorgiens." N'a-t-il pas peur d'être "lâché" par l'équipe du président Barack Obama ? "Ce serait une tragédie si, en raison de leurs négociations avec les Russes, les Américains ne soutenaient pas notre pays, répond-il. Aujourd'hui, je suis plus rassuré qu'il y a quelques mois. J'ai été émerveillé par des propos tenus par des généraux américains venus nous rendre visite."
Il espère obtenir des Américains des missiles antitanks et des équipements anti-aériens, pour assurer la défense de ce qu'il reste de son pays morcelé. La réponse n'est pas connue. "C'est urgent, les Russes sont à 40 km", dit-il, le visage sombre. Posé, "Micha" Saakachvili contredit ce jour-là sa réputation d'impétuosité, cette énergie trépidante qui lui a permis de mener des réformes économiques d'ampleur, mais qui lui vaut aussi bien des reproches. A commencer par l'ordre, donné au soir du 7 août 2008, de bombarder à l'artillerie le chef-lieu sud-ossète de Tskhinvali.
Lui, considère à ce jour qu'il n'avait pas le choix : les tanks russes, lui disait-on, pénétraient à l'intérieur du pays. Les affrontements aux obus de mortier avaient commencé depuis des jours entre Ossètes et Géorgiens. La Russie, qui avait massé depuis longtemps des troupes, guettait un prétexte pour écraser militairement la Géorgie, la déstabiliser, tuer ses chances de se rapprocher des structures euro-atlantiques.
Il était face à un dilemme. Il opta pour l'action militaire. Il pensait susciter un sursaut des Occidentaux. Mais les Etats-Unis furent aux abonnés absents. Et l'Europe, après avoir négocié un texte de cessez-le-feu bancal, n'a cessé de reculer en laissant les Russes violer impunément cet accord ou le tordre à leur avantage.
Neuf mois se sont écoulés depuis. Dans les forums internationaux, ces derniers temps, "Micha" semblait un peu ostracisé. De "héros" de la démocratisation, de "hussard" de la réforme, il est devenu, aux yeux de nombreux Occidentaux, un trublion prompt à provoquer les irascibles dirigeants russes. L'époque paraît lointaine où, à peine élu, Nicolas Sarkozy l'accueillait à l'Elysée. "Certains Occidentaux le taxent de folie, dit un expert européen du Caucase, cela a l'avantage de faire oublier leurs reculades face à Moscou."
Dans ce contexte, l'intégration de la Géorgie dans le "partenariat oriental" de l'Union européenne, prévue jeudi 7 mai lors d'un sommet à Prague, sera particulièrement bienvenue pour Saakachvili. Mais dans sa république de 5 millions d'habitants, la grogne risque de monter. Surtout si l'économie plonge, malgré les 4,5 milliards d'euros d'aides occidentales accordées fin 2008. L'opposition fait feu de tout bois pour le ridiculiser. Elle fustige son goût pour les restaurants de sushis onéreux. Raille sa fréquentation d'une masseuse hollywoodienne. Le taxe de "lâche" parce qu'en août 2008, dans la ville de Gori, ses gardes du corps l'avaient poussé au sol, au passage d'un bombardier russe. Lui, balaie tout cela : "Ils n'ont rien de plus sérieux contre moi !"
Le pouvoir géorgien a pourtant sa face sombre. Une face incarnée par Vano Merabishvili, le puissant ministre de l'intérieur, pilier du régime. A Tbilissi, la seule évocation du nom de "Vano" devant un quidam dans la rue peut plonger votre interlocuteur dans des abîmes de circonspection. Le pays, dix-sept ans après l'accession à l'indépendance, n'en finit pas de chasser les fantômes du soviétisme. "Vano", l'influent chef des forces de sécurité géorgiennes, est un petit homme au verbe succinct qui, devant des journalistes européens, s'efforce de s'exprimer en anglais, comme la jeune génération occidentalisée arrivée au pouvoir en 2003. C'est lui qui avait lancé les forces spéciales à l'assaut d'une télévision d'opposition en novembre 2007. Lui encore, selon une hypothèse émise par des services de renseignement occidentaux, qui, le 7 août 2008, a transmis à Saakachvili l'information sur une avancée des chars russes.
Les pressions sur les opposants, la surveillance des médias, les manipulations de la justice, relèveraient de cette aile dure du régime, que "Micha" laisse faire. A écouter Peter Mamradze, opposant et fin observateur de la scène politique géorgienne, le pays a dérivé vers une forme de pouvoir oligarchique. Devant nous, "Vano" insiste sur la "retenue" dont font preuve ses policiers face aux manifestants. Il prétend aussi que l'opposition puise des financements abondants en Russie - sans en apporter la preuve. Mais est-ce faux ? Les services secrets russes activent leurs réseaux. Le Kremlin considère que la Géorgie fait partie de sa "zone d'intérêts privilégiés". Il a ouvertement appelé à l'éviction de Saakachvili.
Dans son fauteuil, le dirigeant géorgien se plonge dans ses souvenirs. Il raconte qu'à partir de 2004, Vladimir Poutine insistait toujours sur deux demandes essentielles, lors de leurs entretiens : "Il voulait que Gazprom rachète le réseau de gazoducs. Il voulait aussi un droit de regard russe sur les nominations à la tête des services secrets et des ministères de la défense et de l'intérieur." Vieux principe hérité du KGB : le contrôle politique sur un pays découle des structures dites "de sécurité". Les Etats-Unis ont, eux, d'autres demandes. Selon un analyste américain ayant récemment sondé les intentions de l'équipe Obama (elles restent floues), Washington a, avant toute chose, posé certaines conditions à Mikheïl Saakachvili. S'il veut plus d'aides, il lui faudra d'abord faire le choix stratégique d'une démocratisation plus poussée.
Voilà le nouveau dilemme auquel est confronté le "hussard" du Caucase. Ouvrir le champ politique lui gagnerait peut-être de nouvelles sympathies, mais au risque d'une vulnérabilité que Moscou chercherait aussitôt à exploiter. Relâcher le dispositif serré du pouvoir signifierait un affaiblissement. Du moins, le craint-il.
Alors, il tergiverse. S'accroche à ce qu'il a édifié. Aimerait que les Occidentaux comprennent qu'aider la Géorgie, cela veut dire aider Saakachvili. Face aux troupes russes, son pays, ballotté de tout temps entre les empires, ne bénéficie d'aucune garantie de sécurité internationale. "Les Russes tenteront n'importe quelle déstabilisation contre moi", dit-il. Il ajoute, en baissant le regard : "J'essaie de ne pas y penser."
09:18 Publié dans Géorgie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : géorgie, guerre, saakhachvili
18.11.2008
La Géorgie s’inquiète de sa mauvaise presse
CAUCASE
À la veille de la reprise des pourparlers de Genève, la Géorgie dénonce des manipulations russes derrière des articles de médias occidentaux qui lui attribuent la responsabilité du conflit de cet été.
Tbilissi
LE VENT médiatique devient mauvais pour la Géorgie. De grands médias occidentaux présentent désormais Tbilissi comme l’initiateur du conflit après en avoir attribué à Moscou des semaines durant la seule responsabilité. Les Russes dépensent « des sommes énormes » dans une « campagne médiatique » antigéorgienne, affirme Temour Iakobachvili, le ministre de la Réintégration. Faisant allusion à un reportage de la BBC et un article du New York Times, il accuse des journalistes d’être achetés.
À Tbilissi, responsables politiques et conseillers en communication s’évertuent à critiquer point par point l’article publié le 7 novembre par le quotidien newyorkais. Lequel met en doute l’attaque par les séparatistes ossètes, à partir du 1er
août, des villages ethniquement géorgiens enclavés en Ossétie du Sud. Shota Outiachvili, du ministère de l’Intérieur, déplore que l’article fasse « comme si rien ne s’était passé avant le 7 » août. Le responsable géorgien invite à lire un article du 14 novembre du site Web de Radio Free Europe-Radio Liberté (RFERL) citant des « douzaines de témoignages » de Géorgiens attestant que leurs villages ont été pilonnés par les Ossètes avant le 7 août, « ce qui nous a obligés à réagir et attaquer Tskhinvali », la capitale rebelle.
Tbilissi s’en prend à la principale source de l’article du NYT, Ryan Grist, un Britannique, n° 2 de la mission en Géorgie de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) jusque fin août. L’homme a été l’un des trois observateurs de l’OSCE présents à Tskhinvali au début des hostilités.
Les Géorgiens invoquent une « sympathie douteuse pour des responsables ossètes » , rappellent qu’il louait un appartement à une responsable d’ONG liée au pouvoir rebelle, mais lui reprochent surtout « de nier aujourd’hui les tirs à l’arme lourde des rebelles sur les villages géorgiens alors qu’il les avait mentionnés dans ses rapports lorsqu’il était en fonction », explique Guiga Bokeria, l’influent vice-ministre des Affaires étrangères géorgien.
« Un espion de Moscou »
« Grist est un espion de Moscou, pourquoi personne ne le dit ? », s’énerve Alexandre Rondeli, politologue, rencontré dans le hall d’un grand hôtel de Tbilissi. Parce que « nous n’avons pas de preuves » , répond Shota Outiachvili, de l’Intérieur. Bien que Grist jouisse d’une bonne réputation parmi les diplomates occidentaux, ses déclarations suscitent des interrogations, même chez ses collègues de l’OSCE, incapables d’expliquer « pourquoi il est retourné à Tskhinvali le 11 août, sans autorisation de sa hiérarchie ». Ce qui lui vaudra de devoir démissionner.
« Je crois qu’il se méfiait davantage des Géorgiens que sa hiérarchie avec laquelle il était en conflit. C’est peut-être ce qui l’a poussé à parler ainsi que la profusion d’articles blâmant uniquement la Russie » , avance un ambassadeur européen à Tbilissi. Au-delà de cet épisode de la guerre de l’information, « on ne saurait expliquer ce conflit sans le replacer dans son contexte, poursuit le diplomate, le désir des Géorgiens de reconquérir coûte que coûte leurs territoires, d’un côté, et, de l’autre, la montée de tension provoquée par les Russes en représailles à la reconnaissance du Kosovo ».
RÉGIS GENTÉ
16:39 Publié dans Géorgie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : géorgie, communication, guerre, nyt
03.09.2008
Georgians eager to rebuild army
IHT
By C. J. Chivers and Thom Shanker
Wednesday, September 3, 2008
TBILISI, Georgia: Just weeks after Georgia's military collapsed in panic in the face of the Russian Army, its leaders hope to rebuild and train its armed forces as if another war with Russia is almost inevitable.
Georgia is already drawing up lists of options, including restoring the military to its prewar strength or making it a much larger force with more modern equipment, like air-defense systems, modern antiarmor rockets and night-vision devices.
Officials at the Pentagon, State Department and White House confirmed that the Bush administration was examining what would be required to rebuild Georgia's military, but stressed that no decisions had been made. The choices each pose difficult foreign policy questions.
Georgia's decision to attack Russian and South Ossetian forces raises questions about the wisdom of further United States investment in the Georgian military, which in any case would further alienate Russia. Not doing so could lead to charges of abandoning Georgia in the face of Russian threats.
In Moscow, President Dmitri Medvedev said Tuesday in an interview that he no longer considered President Mikheil Saakashvili to be Georgia's leader, calling him a "political corpse."
Georgian statements have hardened as well, even before the army has identified and buried all of its dead.
"Our mission is to protect our country from Russian aggression," Davit Kezerashvili, Georgia's 29-year-old defense minister, said in an interview last week when asked what missions the military would be organized to perform. "Large-scale Russian aggression. The largest aggression since the middle of the 20th century."
Russian officials last week repeatedly expressed concern about the possibility that the United States would undertake a major effort to rebuild Georgia's military. "The Americans will enter Georgia," said Dmitri Rogozin, Russia's representative to NATO. "I believe that soon there will be an American military base in Georgia, officially. And not only advisers. There will be a flag, tanks, artillery, aviation, even marines."
So far the Bush administration has chosen to trumpet its humanitarian efforts in Georgia, and has avoided publicly discussing efforts to study how best to rebuild the Georgian military.
The official silence reflects worries in Washington about tensions between the United States and Russia, officials said, and explains why the Bush administration policy makers and military officers who discussed these efforts did so only after demanding anonymity.
One brief, public discussion of American efforts came last Thursday, when Admiral Mike Mullen, chairman of the Joint Chiefs of Staff, said at a news conference that Georgia was "a very important country to us" and that the United States intended to continue the military-to-military relationship.
"It's going to be very important that the government of Georgia makes some decisions about what they want to do, and then I think the U.S. would be in a position to respond to that," he said.
Military rebuilding will take years, which means that long-term decisions about American support to Georgia will fall to the next presidential administration.
Republicans and Democrats alike have signaled strong support for Georgia.
Saakashvili has cultivated close ties to both the McCain and Obama campaigns. Senator Joseph Biden Jr., the Democratic nominee for vice president, visited Saakashvili last month, as did Cindy McCain, the wife of Senator John McCain, the presumptive Republican nominee. McCain has been a vocal proponent of Saakashvili's government, and a strong critic of the Kremlin.
Defense officials in Tbilisi, the Georgian capital, said that at a minimum they hoped to re-equip the army's four existing brigades with modern equipment, and increase the size of the country's air force. Georgia's military now includes 33,000 active-duty personnel.
Saakashvili said he also planned to emphasize officer training in the years ahead. "We have no problem with the individual skills of soldiers," he said in an interview. "We need to do this same thing with the officers."
Georgia also hopes to acquire an integrated air-defense system that covers the country's entire airspace, to arm its land forces with modern antiarmor rockets, and to overhaul the military's communication equipment, much of which was rendered useless by Russian jamming during the brief war.
It also wants to distribute large numbers of night-vision devices to the country's forces, which could help create parity in the field against the numerical superiority of Russian armored units.
Russia's military, while able to overpower and scare off the inexperienced Georgian Army, went into battle with aging equipment, including scores of tanks designed in the 1960s, and armored vehicles that broke down in large numbers along Georgia's roads.
One option, Kezerashvili said, would include creating up to four more combat brigades. He said that training and equipping new brigades, re-equipping existing forces and installing a modern air-defense network could cost $8 billion to $9 billion.
"Together with Europeans and the United States, we have to rebuild our army and make it stronger, because it is in the common interest," he said, adding that Russia could attack another neighbor, and must be deterred. "Who will be the next victim? Nobody knows."
But as Georgia and the West begin to discuss military collaborations, the conversation is informed by the events of last month, in which the Georgian military scattered under fire.
Georgia's own analysis is straightforward: its principal vulnerabilities, which it said proved decisive, were its comparative weakness to Russian air power and its inability to communicate effectively in combat.
These problems, according to Kezerashvili and Batu Kutelia, Georgia's first deputy defense minister, could be remedied with investments in equipment.
"We know 100 percent that we need a very, very sophisticated air-defense system, that is multi-layered, to defend all of our airspace," Kutelia said.
But interviews with Western military officers who have experience working with Georgian military forces, including officers in Georgia, Europe and the United States, suggested that Georgia's military shortfalls were serious and too difficult to change merely by upgrading equipment.
In the recent war, which was over in days, Georgia's Army fled ahead of the Russian Army's advance, turning its back and leaving Georgian civilians in an enemy's path. Its planes did not fly after the first few hours of contact. Its navy was sunk in the harbor, and its patrol boats were hauled away by Russian trucks on trailers.
The information to date suggests that from the beginning of the war to its end, Georgia, which wants to join NATO, fought the war in a manner that undermined its efforts at presenting itself as a potentially serious military partner or power.
Saakashvili and his advisers also say that even though he has no tactical military experience, he was at one time personally directing important elements of the battle giving orders over a cellphone and deciding when to move a brigade from western to central Georgia to face the advancing Russian columns.
In the field, there is evidence from an extensive set of witnesses that within 30 minutes of Saakashvili's order, Georgia's military began pounding civilian sections of the city of Tskhinvali, as well as a Russian peacekeeping base there, with heavy barrages of rocket and artillery fire.
The barrages all but ensured a Russian military response, several diplomats, military officers and witnesses said.
After the Russian columns arrived through the Roki Tunnel, and the battle swung quickly into Russia's favor, Georgia said its attack had been necessary to stop a Russian attack that already had been under way.
To date, however, there has been no independent evidence, beyond Georgia's insistence that its version is true, that Russian forces were attacking before the Georgian barrages.
During the battle, one Western military officer said, it had been obvious that Georgia's logistical preparations were poor and that its units interfered with each other in the field.
This was in part because there was limited communication between ground forces and commanders, but also because there was almost no coordination between police units and military units, which often had overlapping tasks and crowded one another on the roads.
One senior Western military official said that one of the country's senior generals had fled the battle in an ambulance, leaving soldiers and his duties behind. Georgia's Defense Ministry strongly denies this.
No one disputes that the army succumbed to chaos and fear, which reached such proportions that the army fled all the way to the capital, abandoning the city of Gori without preparing a serious defense, and before the Russians had reached it in strength. It littered its retreat with discarded ammunition.
09:48 Publié dans Géorgie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : armée, reconstruction
12.08.2008
L'Estonie aidera la Georgie dans la cyberguerre
11.08.08 | 16h1419:37 Publié dans Géorgie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cyberguerre, géorgie, russie
11.08.2008
Feu sur la Géorgie

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Le président géorgien a toujours manifesté son intention de défendre l'"intégrité territoriale" de son pays, tout en proposant un statut de large autonomie à l'Ossétie du Sud. Ce projet n'a pas abouti. Quelles que soient les responsabilités dans le début des hostilités actuelles, la Russie, qui, sous couvert de "maintien de la paix", entretient des forces en Ossétie du Sud comme en Abkhazie, a tout intérêt à empêcher une résolution du conflit. Ces abcès de fixation lui donnent un moyen de pression politique et militaire sur la Géorgie. Cette pression est d'autant plus forte à un moment où la Géorgie veut rejoindre l'OTAN.
Pour leur part, les Occidentaux semblent impuissants. Ils ne peuvent inciter ouvertement les Géorgiens à céder à la pression russe, mais n'ont presque aucun moyen d'agir sur la Russie, qui a beau jeu de leur rappeler le précédent du Kosovo. Et si un jour ils étaient contraints de choisir entre Moscou et Tbilissi, il n'est pas difficile d'imaginer le côté pour lequel ils pencheraient. C'est pourquoi le réalisme, sinon la morale, devrait inciter les Géorgiens à ne pas provoquer les Russes, et à ne pas répondre à leurs provocations.
19:00 Publié dans Géorgie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : géorgie, guerre
08.07.2008
Regain de tension entre Tbilissi et l'Ossétie du Sud
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Les deux camps se renvoient la responsablité du déclenchement des hostilités. Côté ossète, on assure que l'armée géorgienne aurait procédé à des tirs de mortiers et de lance-grenades sur des villages d'Ossétie du Sud, après avoir déployé des blindés à la frontière les jours précédents. La chaîne de télévision russe Vesti-24 affirme que les forces géorgiennes auraient attaqué au mortier la capitale sud-ossète, Tskhinvali. Tbilissi nie et affirme, en revanche, avoir répliqué à des attaques sur des villages géorgiens. Après une nuit de combats, la situation était cependant redevenue calme. "Totalement sous contrôle", selon le "représentant en Russie" de l'Ossétie du Sud, Dmitri Medoïev.
En déplacement au Turkménistan, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a accusé la Géorgie d'avoir "agressé" l'Ossétie, exhortant Tbilissi à signer un acte renonçant à tout usage de la force dans les zones de conflits sur son territoire national. La France, qui dirige la présidence de l'Union européenne depuis le 1er juillet, s'est dit "très préoccupée" et craint "une escalade de la violence", tandis que le Conseil de l'Europe s'est déclaré "très inquiet".
ATTENTATS EN ABKHAZIE
Ce sursaut de violence en Ossétie du Sud intervient alors que l'autre République séparatiste de Géorgie, l'Abkhazie, a connu une série de petits attentats à l'explosif, ces derniers jours. Dimanche, deux bombes ont secoué la station balnéaire de Gagra, située près de la future ville olympique de Sotchi et très populaire auprès des touristes russes. Deux autres engins ont explosé, lundi, dans la capitale abkhaze, Soukhoumi, faisant au total une douzaine de blessés. Le président abkhaze, Sergueï Bagapch, a immédiatement accusé Tbilissi de "terrorisme d'Etat". Une accusation également rejetée par la Géorgie.
Le ministre abkhaze des affaires étrangères a assuré que sa République "ne resterait pas indifférente" si la situation devait s'envenimer entre l'Ossétie du Sud et la Géorgie, rappelant que les deux Républiques séparatistes ont signé un accord d'assistance mutuelle, notamment militaire.
11:33 Publié dans Géorgie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : géorgie, ossetie, tensions
12.02.2008
Ultima Europa : la Géorgie et l’Occident
| Le 20 janvier 2008, Mikhaïl Saakachvili, Président de la République reconduit pour un nouveau mandat, s’engageait « devant la nation et Dieu à protéger la Constitution géorgienne ». Quinze jours auparavant, il avait rassemblé 53% des suffrages sur son nom (scrutin du 5 janvier 2008). Les élections législatives du printemps prochain seront un nouveau test pour les forces politiques qui s’efforcent d’enraciner les normes des régimes constitutionnels-pluralistes et de l’économie de marché dans le Caucase du Sud. En Europe occidentale, cette méritoire entreprise n’est guère prise en compte et la Géorgie est trop souvent assimilée à cet « Orient compliqué » que l’on aime aborder avec des idées simples. A l’instar des pays d’Europe centrale et orientale, la Géorgie serait atteinte d’ « hyperatlantisme », une affection définie comme la « maladie infantile du post-communisme ». Le diagnostic dressé, le remède consisterait à cesser de prétendre échapper à l’influence de la Russie post-soviétique. Pourtant, la Géorgie forme un avant-poste de l’Occident au seuil de l’Asie moyenne. La sécurité et l’avenir des Occidentaux se jouent pour partie dans cette aire géopolitique. |
C’est au IIIe siècle de notre ère que Sainte Nino, originaire de Cappadoce, introduit le christianisme en Ibérie ; dans le siècle qui suit, la religion chrétienne s’est diffusée à l’ensemble de la Géorgie. Lorsque la contrée parvient à se libérer de la domination des Perses Sassanides, au Ve siècle, une église autonome est fondée et la Géorgie forme ainsi l’une des plus anciennes nations chrétiennes (avec l’Arménie voisine). L’Empire romain d’Orient exerce son influence sur tout le pays. Les invasions arabes et musulmanes du VIIe siècle déstabilisent la région mais les rois et les reines qui se succèdent parviennent vaille que vaille à préserver l’indépendance de la Géorgie. La chute de Constantinople, en 1453, isole ce royaume chrétien de l’Europe continentale et de ses influences culturelles. La Géorgie est soumise à la double pression des empires perse (les Séfévides) et turc (les Ottomans), engagés dans une rivalité de longue durée. Signé en 1783, un traité vient assurer à la Géorgie la protection de l’Empire russe. Huit ans plus tard, la Russie annexe la Géorgie et cette situation prévaut jusqu’en 1991 nonobstant un court intermède au cours de la guerre civile entre Rouges et Blancs. La dislocation de l’URSS et l’indépendance de la Géorgie, difficilement acquise et perpétuellement menacée, permet à ce morceau d’Europe byzantine de renouer avec l’Occident. En dépit des oppositions que peut rencontrer Mikhaïl Saakachvili, cette vision de l’histoire et l’orientation vers les instances euro-atlantiques sont l’objet d’un large consensus ; le 5 janvier dernier, 77% des électeurs se sont prononcés par voie référendaire en faveur de l’adhésion à l’OTAN.
La Géorgie est l’une des clefs géopolitiques de l’aire mer Noire-Caucase-Caspienne. Elle est la seule voie transcaucasienne d’accès aux hydrocarbures d’Azerbaïdjan et du bassin de la Caspienne. L’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (le BTC), inauguré en 2006, et le gazoduc Bakou-Tbilissi-Erzerum (le BTE), en cours de construction, font de ce pays un corridor énergétique essentiel à l’approvisionnement des économies et des sociétés de l’Union européenne (UE). C’est sur le BTE que le gazoduc « Nabucco », soutenu par l’UE, pourrait être branché, pour amener du gaz centre-asiatique jusque sur les marchés européens, en contournant les infrastructures russes. Cet ambitieux projet est vigoureusement combattu par la Russie qui entend refonder sa puissance sur l’utilisation des exportations énergétiques en tant qu’outil de puissance et de coercition (voir les diverses guerres du gaz et du pétrole à l’encontre de ses voisins européens). Pour ce faire, les dirigeants russes et Gazprom ont lancé le projet de « South Stream », une conduite sous-marine vers l’Italie, à travers la Bulgarie et l’Arménie, et vers l’Europe centrale, à travers la Serbie . En amont, la Russie, le Kazakhstan et le Turkménistan se sont entendus pour renforcer le réseau ex-soviétique de tubes qui conduit le gaz centre-asiatique vers l’Europe (accord du 20 décembre 2007), privant ainsi l’hypothétique « Nabucco » des ressources visées. Interrogé sur la question, Philippe Sébille-Lopez, spécialiste en géopolitique des hydrocarbures, juge que ce projet européen ne verra pas le jour sans de lourds efforts et investissements de longue haleine afin de développer les capacités d’exportation turkmène et kazakhe .
Les dirigeants russes s’efforcent de contrer la volonté d’indépendance de la Géorgie et l’orientation pro-occidentale de l’équipe politique issue des deux dernières élections présidentielles (janvier 2004 et janvier 2008). A ces fins, ils appuient les séparatismes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. En 1993, le conflit entre l’armée géorgienne et les forces abkhazes a servi de prétexte à l’intervention russe. Alors dirigée par Edouard Chevardnadzé, la Géorgie a dû se résoudre à entrer dans la Communauté des Etats Indépendants (CEI), moyennant quoi Moscou aide le nouveau dirigeant géorgien à combattre les forces zviadistes, fidèles à son prédécesseur, l’ancien président Gamsakhourdia. Un accord est ensuite signé et une force de « maintien de la paix » de la CEI est déployée pour séparer les forces et faire respecter le cessez-le-feu (Accord de Moscou, 14 mai 1994). Depuis, le conflit demeure et le chef de la république autoproclamée d’Abkhazie demande à entrer dans « une sorte de confédération russe », selon ses propres termes . Au séparatisme des Abkhazes s’ajoute celui des Ossètes du Sud. Ceux-ci ont proclamé leur indépendance en 1994 et ils revendiquent la réunion de leur république avec celle des Ossètes du Nord, partie intégrante de la Fédération de Russie . Au total, ce sont près du cinquième du territoire géorgien et le dixième de la population qui échappent à la souveraineté du pouvoir central.
Les dirigeants russes établissent un lien explicite entre les séparatismes de Géorgie d’une part, et la volonté des Albanais du Kosovo de mener leur « Etat de facto » (province de Serbie qui s’est vue reconnue en 1999 une « autonomie substantielle ») à l’indépendance de jure, d’autre part. Moscou, on le sait, s’oppose à cette perspective et menace en retour de couvrir politiquement et juridiquement les séparatismes susmentionnés si l’indépendance unilatérale du Kosovo était reconnue par les Occidentaux. On peut cependant juger que l’instabilité du Caucase du Nord (Tchétchénie, Ingouchie et Daghestan) et les effets négatifs d’une telle reconnaissance sur les forces centrifuges à l’intérieur de la Russie font obstacle à cette option. Le maintien de foyers d’instabilité en Géorgie, la distribution de passeports russes aux habitants d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, et diverses mesures (embargo commercial depuis novembre 2006) sont des moyens de pression plus sûrs et plus économes. Par ailleurs, Moscou ne semble pas vouloir fermer la base militaire de Goudaouta, en Abkhazie, comme le prévoit l’accord d’Istanbul de 1999 (les bases d’Alkhalkalaki et Batoumi ainsi que diverses infrastructures de Tbilissi ont été évacuées entre 2005 et 2007).
Au regard des enjeux, on comprend l’intérêt marqué des Etats-Unis pour la Géorgie et le Caucase du Sud. Dans le prolongement d’une aide militaire remontant à 1998, le Pentagone a lancé le programme d’assistance militaire Train and Equip (été 2002) pour former des unités militaires géorgiennes à la lutte contre le terrorisme et, plus largement, aux modes opératoires de l’OTAN. Les Etats-Unis ont alors envoyé deux cents « bérets verts ». Un mois avant la visite de George W. Bush en Géorgie, le 10 mai 2005, le Pentagone a signé un nouveau programme – Sustainment and Stability Operation – visant à préparer l’armée géorgienne au maintien de l’ordre à l’intérieur du territoire national. En 2009, date à laquelle le programme Train and Equip prendra fin, plus de la moitié de l’armée géorgienne devrait avoir bénéficié de cette formation. Progressivement, le système militaire géorgien bénéficie de ressources accrues, évolue vers les normes de l’OTAN et s’affirme en tant que « producteur de sécurité ». La Géorgie est un pays qui se révèle utile dans le cadre de la « grande stratégie » américaine et occidentale, pour renforcer la présence occidentale au Caucase, assurer la sécurité du BTC et conduire une politique de la porte ouverte dans le bassin de la Caspienne. Tbilissi est aujourd’hui en mesure d’envoyer des soldats en Irak comme en Afghanistan, aux côtés des troupes américaines et alliées. Plus généralement, la Géorgie bénéficie des aides du programme « Millenium Challenge » (développement des infrastructures et modernisation du réseau de gazoducs).
En raison des désaccords ou du peu d’intérêt de nombre de ses pays membres, l’UE a quelque peu tardé à s’investir en Géorgie comme dans l’ensemble de l’aire géopolitique mer Noire-Caucase-Caspienne. L’approche a longtemps été « post-soviétique » avec divers programmes de coopération globale (TACIS, TRACECA, INOGATE). Les Accords de Partenariat et de Coopération signés entre l’UE et les républiques sud-caucasiennes en 1996 ne sont pas à la hauteur des enjeux et Bruxelles tend à s’effacer derrière les organismes internationaux (ONU, OSCE, Groupe des Amis du Secrétaire général des Nations unies pour la Géorgie, etc.). C’est avec la dynamique de l’élargissement que l’UE s’implique plus spécifiquement en Géorgie et dans le Caucase du Sud. Ces pays sont bien vite inclus dans la « politique européenne de voisinage » et un poste de Représentant spécial de l’UE pour le Caucase du Sud est créé (juin-juillet 2003). Dans la même période, la « stratégie européenne de sécurité » est venue confirmer l’intérêt porté à la région (12 juin 2003). Pour autant, il ne s’agit pas de travailler à un prochain élargissement de l’UE au Caucase du Sud ; la candidature turque soulève suffisamment de problèmes. L’enjeu est d’intégrer la Géorgie dans le « système européen » d’échanges, de coopération et de libre circulation. Beaucoup reste à faire en ces domaines.
La volonté géorgienne d’entrer dans l’OTAN doit par contre être envisagée avec faveur. Dans leur déclaration d’Istanbul, en date du 28 juin 2004, les Alliés ont souligné « l’importance de la région de la mer Noire pour la sécurité euro-atlantique » et la nécessité de « renforcer la stabilité de cet espace ». Ainsi la Géorgie est-elle signataire d’un IPAP (Individual Partnership Action Plan), en vue de renforcer la coopération dans le cadre du Partenariat pour la Paix. Le programme de réforme engagé par la Géorgie, avec l’appui de conseillers baltes, englobe les domaines civils (consolidation de la démocratie et de l’économie de marché) et militaires (transparence du budget et de la planification de défense ; interopérabilité). La Géorgie et l’OTAN ont aussi signé un accord de transit vers l’Afghanistan (2 mars 2006) et un « dialogue intensifié » (21 septembre 2006) a été institué. Lors du prochain sommet atlantique, à Bucarest (2-4 avril 2008), la signature d’un MAP (Member Action Plan) sera à l’ordre du jour. Il s’agit là de la dernière étape avant l’adhésion pure et simple à l’OTAN.
La Russie s’oppose à une telle perspective et argue des « conflits gelés » qu’elle entretient soigneusement par ailleurs, de manière à repousser les échéances. Pourtant, nul ne peut se prévaloir de sa forfaiture et l’on ne saurait reconnaître à Moscou, fût-ce implicitement, un droit de veto sur les choix politiques et militaires de ses voisins. L’intérêt des Européens est de promouvoir un arc de stabilité et de bonne gouvernance à ses frontières et confins. Repousser la Géorgie au prétexte de ne pas indisposer Moscou ne ferait que détériorer les positions européennes dans une région-clef, au contact de l’aire russo-sibérienne, de l’Asie centrale et du Moyen-Orient. Ce serait là une grave erreur d’analyse, lourde de conséquences géostratégiques.
22:05 Publié dans Géorgie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : géorgie, occident, géopolitique
04.02.2008
EN ATTENDANT L’INDÉPENDANCE • Douces mandarines d’Abkhazie
CI, hebdo n° 899 - 24 janv. 2008
Reportage
La petite république séparatiste va-t-elle suivre l’exemple du Kosovo en déclenchant les foudres de l’armée géorgienne ? Un journaliste russe est allé enquêter sur place.
Pour les Russes, le mot “mandarine” est lié à l’Abkhazie. Car, même si nous pouvons acheter des mandarines du Maroc ou de Turquie, celles d’Abkhazie sont les plus naturelles (elles sont cultivées sans engrais !) et les plus sucrées. Et elles mûrissent juste pour Noël. Dès la mi-décembre, dans leurs sacs et leurs cageots entassés sur d’énormes charrettes, elles passent au pas la frontière avec la Russie. Un flot qui déferle jour et nuit. L’Abkhazie exporte aussi des noix, du vin, de l’acajou et offre de magnifiques paysages ; mais l’or orange est sa principale richesse. Si le passage des mandarines était interrompu ne serait-ce qu’une semaine, des milliers d’Abkhazes seraient privés de subsistance pour tout l’hiver.
Le revêtement de la route qui mène à la frontière a été refait récemment. Eucalyptus et palmiers protègent du pâle soleil de décembre. On n’a pas l’impression de se trouver dans une république qui a connu une guerre sanglante et de longues années de blocus. On se croirait plutôt sur la Côte d’Azur. Même les voitures donnent ce sentiment : on croise de plus en plus de Lexus et de Mercedes.
Mon chauffeur de taxi se révèle assez bavard. Je lui demande qui a refait la route que nous empruntons.
“Comment ça, qui ? La Russie, bien sûr !
— Et ce magnifique centre de vacances ?
— Le Moscou, là ? Avant, il s’appelait l’Ukraine. Loujkov l’a racheté et l’a entièrement refait*.”
Les commentaires qui ponctuent notre trajet font ressembler celui-ci au périple du Chat botté : dans ses réponses à toutes mes questions, la “main de Moscou” revient sans cesse. Ces plantations de théiers, au loin ? Un homme d’affaires russe qui veut relancer la culture du thé. Le supermarché ? Ouvert par un patron de Krasnodar. La station-service ? Fruit d’un financement russe. Sans parler de l’immobilier : à Gagra, de nombreuses rues comptent plus de maisons appartenant à des Russes qu’à des natifs du coin. Originaires de Moscou, de Saint-Pétersbourg ou de Tioumen, ils y passent leurs vacances et chargent leurs voisins, le reste du temps, de veiller sur leur propriété pour une somme modique. Quant au prix du mètre carré, il a doublé en 2007. C’est l’effet Sotchi : le village olympique ne sera qu’à 3 kilomètres de la frontière. Je pose une dernière question à mon chauffeur :
“Quand l’Abkhazie sera-t-elle indépendante ?
— L’indépendance, ça fait déjà quinze ans qu’on l’a ! [La république d’Abkhazie a décrété son indépendance en 1993, à l’issue d’une guerre sanglante contre les forces géorgiennes et au prix de milliers de morts et de centaines de milliers de réfugiés.] Tu ne le vois pas ?” s’étonne-t-il en comptant sa monnaie – des roubles russes, la devise qui a cours ici.
L’Abkhazie attend des changements. La séparation du Kosovo d’avec la Serbie rappelle la situation abkhaze. Si les Kosovars peuvent le faire, pourquoi pas d’autres ? Les nouveaux députés russes élus en décembre 2007 ont immédiatement procédé à des déclarations assez audacieuses sur l’indépendance de l’Abkhazie et son intégration à la Fédération de Russie. Ce à quoi la présidente du Parlement géorgien, Nino Bourdjanadzé, a aussitôt répliqué que, si la Russie reconnaissait l’Abkhazie, la Géorgie serait alors en droit de faire entrer ses troupes dans la république rebelle. Et cette menace est à prendre au sérieux.
“Dans la zone placée sous notre responsabilité, la situation est tendue mais stable”, affirme le colonel Alexandre Diordiev, adjoint au commandant des forces communes de maintien de la paix de la CEI dans la zone de conflit entre l’Abkhazie et la Géorgie.
En version off, il se montre plus disert sur cette “tension stable” : en réalité, il ne se passe pas de semaine sans que les postes des forces de maintien de la paix essuient des tirs. La zone dont elles ont la charge s’étend sur 12 kilomètres de part et d’autre de l’Ingouri, la rivière qui sépare les ennemis. Dans cette zone, l’Abkhazie a droit à un maximum de 650 policiers armés, et la Géorgie à 750. Dans les faits, le côté géorgien compte 2 500 militaires armés jusqu’aux dents, auxquels s’ajoutent 2 000 hommes qui se sont installés dans le Haut-Kodori et comptent bien y rester. Dans des camps d’entraînement, on a vu des instructeurs français et américains. La carte militaire de la région montre clairement que Soukhoumi, la capitale abkhaze, peut être prise en tenaille en moins de vingt-quatre heures. Les hommes du maintien de la paix se battraient sans doute jusqu’à leur dernier souffle, mais les forces en présence sont bien inégales…
Selon les derniers rapports, l’activité militaire a nettement augmenté du côté géorgien de la frontière. Les menaces de Nino Bourdjanadzé ne sont donc pas des paroles en l’air. A la moindre reconnaissance de l’indépendance de l’Abkhazie, une nouvelle guerre éclatera. Mais les Abkhazes ne restent pas les bras croisés. Des unités supplémentaires ont été concentrées dans le secteur de Gali.
Tout l’été, les forces armées de la République ont procédé à des manœuvres. L’Abkhazie ne se prépare pas seulement à l’indépendance, mais aussi à la guerre.
A peine plus d’une centaine de kilomètres séparent Soukhoumi de la frontière avec la Géorgie. Rouler sur cette route défoncée est un véritable calvaire. Les touristes ne mettent jamais les pieds dans le coin, alors pourquoi se ruiner en asphalte ? Les engins militaires, eux, passeront toujours. En fait, cette région est un no man’s land en période de trêve. La frontière compte quatre points de passage, une douane et même un poste médical. L’été dernier, la peste porcine, venue de Géorgie, a atteint le secteur de Gali. Il a fallu abattre la plupart des porcs et brûler les carcasses. Mais, à présent, l’Ingouri est à sec. On peut donc traverser n’importe où. Tous les ans, les combattants de la Légion blanche, un détachement géorgien de saboteurs, profitent de l’occasion et passent la frontière durant la nuit. Ils incendient quelques maisons, prennent des otages et repartent. Non seulement ils effraient les éventuels touristes russes qui voudraient découvrir l’intérieur des terres, mais ils épouvantent la population locale.
“Plus de 65 000 réfugiés géorgiens ont déjà regagné la région”, explique Rouslan Kichmaria, le représentant du président abkhaze pour le secteur de Gali. “Ce sont des gens qui n’ont pas combattu les Abkhazes et qui veulent vivre en paix avec eux. Pendant ce temps, les saboteurs s’ingénient à effrayer la population. Et, récemment, des gens venus de l’autre côté ont fait la tournée des maisons des Géorgiens. Ils remplissaient des papiers en faisant croire à un décompte de réfugiés, mais en fait il s’agissait d’un vote clandestin pour le président Saakachvili. Il a déjà récolté près de 70 000 voix.” [Le 5 janvier dernier, il a été réélu à la tête de la Géorgie dès le premier tour d’une présidentielle anticipée. Résultat contesté par l’opposition.]
Tbilissi refuse de dissocier la question des réfugiés de celle de l’indépendance, car le référendum abkhaze qui a débouché sur un oui massif à cette indépendance s’est déroulé en l’absence de près de 300 000 Géorgiens, contraints à l’exil [en 1992-1993, à cause des combats et du nettoyage ethnique]. Autant dire que la Géorgie ne considère pas ce vote comme valide et demande une nouvelle consultation incluant le vote des réfugiés. Mais, ceux-ci étant près de deux fois plus nombreux que les Abkhazes, le résultat serait couru d’avance. Au reste, l’Abkhazie n’a aucune intention de se prononcer deux fois sur la même question.
“Les Géorgiens n’ont même pas présenté leurs excuses pour les souffrances qu’ils ont causées ! s’indigne Rouslan Kichmaria. Dans ces conditions, de quelle paix pourrait-il être question ?”
Le ministère des Affaires étrangères abkhaze occupe le premier étage d’un banal immeuble de bureaux dans le centre de Soukhoumi. Sergueï Chamba, le ministre, me reçoit dans son confortable cabinet de travail aux murs décorés de tableaux de peintres abkhazes. Mais, avant de pouvoir l’interviewer, je dois quasiment faire la queue, car des journalistes roumains, français et allemands désirent eux aussi le rencontrer. Tout le monde se demande comment l’Abkhazie va réagir au nouveau statut du Kosovo.
“Cela fait déjà quatorze ans que l’Abkhazie est indépendante ! Durant toutes ces années, nous avons réussi à bâtir un Etat bien organisé. Nous disposons de tous les attributs nécessaires. Nous avons même nos propres passeports !
— Aurez-vous une monnaie abkhaze ?
— Non ! Le rouble russe nous convient parfaitement.
— L’Abkhazie va-t-elle donc rejoindre la Russie ?
— Je vous le déclare officiellement : non. Pourquoi le ferions-nous ? Si nous nous sommes battus, c’est bien pour l’indépendance. Nous sommes prêts à accueillir des bases militaires russes, nous sommes prêts à participer à des projets d’investissement. Les Jeux olympiques vont arriver. Pour la construction des sites, on peut utiliser les gravières des bords de la Bzyb. On peut aussi y construire des cimenteries. Nous sommes disposés à loger une partie des visiteurs. Et, si l’aéroport de Soukhoumi est remis en état, il sera possible d’accueillir deux fois plus d’avions pour les Jeux !”
C’est en 2004, avec l’élection présidentielle abkhaze, qu’a été lancée la politique extérieure actuelle. Raoul Khadjimba et Sergueï Bagapch étaient les deux finalistes. Dans toute la république, des affiches de campagne montraient Khadjimba bras dessus, bras dessous avec Vladimir Poutine. A la veille du vote, il avait obtenu que tous les Abkhazes ayant adopté la citoyenneté russe touchent une retraite russe, soit 2 500 roubles au lieu des 300 ou 400 de la retraite abkhaze. Beaucoup de gens ont donc voté pour lui. Mais Khadjimba était aussi le protégé du premier président abkhaze, Vladislav Ardzinba, et la population avait soif de changement. Les voix se sont donc réparties de manière sensiblement égale.
Que n’a-t-on pas vu à Soukhoumi lors de ces journées de l’automne 2004 ! Des partisans armés des candidats ont investi la capitale. Certains se sont même emparés du siège de la télévision pour diffuser des informations visant à discréditer l’adversaire. Des gens en sont venus aux mains. Même la Cour constitutionnelle a été le théâtre de bagarres. Khadjimba voulait l’unification avec la Russie, tandis que Bagapch était pour l’indépendance, en association avec le “grand frère”. Au plus fort du conflit électoral, la Russie est intervenue. Il a suffi de fermer la frontière une petite semaine, pour raisons sanitaires, et tout est rentré dans l’ordre. Khadjimba et Bagapch sont parvenus à un accord, et, début 2005, Bagapch est devenu président, et Khadjimba vice-président. C’est ainsi que l’Abkhazie a pris le chemin de l’indépendance, mais une indépendance lui permettant d’obtenir l’aide de la Russie. Malgré ses airs de vraie frontière (avec barbelés et duty-free), celle qui s’étend entre l’Abkhazie et la Russie se franchit avec une simple carte d’identité russe [et non un passeport pour voyager à l’étranger].
Les JO d’hiver de 2014 se dérouleront à Sotchi, à la frontière abkhaze
Selon Sergueï Chamba, sa république non reconnue n’attend qu’une chose : la signature d’un traité d’amitié et de coopération avec la Russie. Un projet de texte a déjà été soumis à la Douma russe, qui l’a même approuvé. Le ministre me montre des documents ornés de multiples signatures. C’est à présent à la machine d’Etat russe d’agir. “La signature de ce traité sera une reconnaissance de fait pour notre république, explique le ministre. Les autres pays ne nous inquiètent pas vraiment. Pour l’Abkhazie, la Russie représente l’ensemble de l’univers ! Il faut savoir qu’une génération entière d’Abkhazes a grandi sans rien voir du reste du monde. Nous n’avions pas de passeports ! Avec la citoyenneté russe, nos jeunes peuvent maintenant aller visiter n’importe quel pays du monde [environ 90 % des Abkhazes ont la citoyenneté russe]. Et sans doute d’autres pays emboîteront-ils le pas à la Russie. Nous nous imposerons ainsi peu à peu à tout le monde comme une entité autonome.”
En parcourant l’Abkhazie, j’ai noté que les gens de la rue ont tendance à appeler de leurs vœux l’intégration de l’Abkhazie à la Russie. Leurs arguments sont simples. Ils plébiscitent par exemple le rouble russe, qui sert de monnaie commune : le montant d’un salaire russe pèse plus lourd que toute considération patriotique. L’unification offrirait en outre une garantie contre toute agression de la part de la Géorgie. En adhérant à la Fédération de Russie, l’Abkhazie connaîtrait un nouvel essor économique et verrait affluer les investissements. Alors qu’à Sotchi il n’y a plus un pouce de terrain pour construire des hôtels, l’Abkhazie offre de vastes espaces à utiliser.
Mais plus les personnes avec lesquelles j’ai discuté occupaient des postes élevés, plus leur discours était empreint de formules patriotiques, allant du “sang versé pour l’indépendance” jusqu’à la “trahison des idéaux de la nation”. J’ai alors compris que ces hauts fonctionnaires ne donneraient pour rien au monde l’Abkhazie à la Russie. Imaginez l’ensemble de la classe dirigeante abkhaze remplacée par des gestionnaires russes : tous ces gens devraient abandonner leurs fauteuils douillets à des managers professionnels. Et un poste de président décroché de haute lutte serait aboli d’un trait de plume par Moscou ! L’Abkhazie serait également obligée de soumettre sa comptabilité à Sergueï Stepachine et à sa Cour des comptes ! Qui pourrait souhaiter pareils soucis ? Mais, au fond, la Russie a-t-elle vraiment besoin de l’Abkhazie ? Notre Fédération ne compte-t-elle pas déjà assez de régions en crise économique dans le Caucase ? Manquerions-nous d’endroits où investir ? Rien que la reconstruction de la Tchétchénie coûte déjà une fortune ! En signant ce traité avec l’Abkhazie, la Russie perdrait la face (pensez à nos protestations officielles dès qu’il s’agit du Kosovo !) et s’encombrerait de nouveaux problèmes. Une guerre avec la Géorgie et ses alliés deviendrait alors vraiment inévitable. Et nous devrions dire adieu aux Jeux olympiques, car on ne voit pas qui souhaiterait se rendre dans une région mise à feu et à sang. Mais Soukhoumi espère toujours que, après la reconnaissance internationale du Kosovo, la Russie signera le traité avec l’Abkhazie. Et que cela n’entraînera pas de guerre…
* Iouri Loujkov est le maire de Moscou. Son épouse dirige une importante société de BTP et a depuis longtemps de gros intérêts dans la région, entre autres à Sotchi.
Iouri Sneguirev
Izvestia
09:42 Publié dans Géorgie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : abkhazie, independance, georgie













