30.10.2009
Géorgie : Saakachvili augmente son contrôle sur l’armée
Article paru dans l'édition du 29/10/2009 de Caucaz.com, cf. http://www.caucaz.com/home/breve_contenu.php?id=499
Par Johannes WETZINGER à Tbilissi
Traduit en français par Nicolas LANDRU
Un an après la « guerre d’août » pour l’Ossétie du Sud, le président géorgien Mikheïl Saakachvili est à l’origine de brûlants débats de politique intérieure après la nomination contestée d’un nouveau ministre de la défense. Batcho Akhalaïa, qui prend à présent ses fonctions à la place de Vassil Sikharoulidzé, doit se charger avec une « main de fer » de l’ordre dans l’armée ainsi que mettre fin aux luttes fratricides au sein ministère. L’opposition parle d’une décision personnelle de Saakachvili « la plus dangereuse » qu’il ait prise à ce jour. Quasiment dans le même temps, les Etats-Unis mettent sur pied un nouveau programme de formation pour soldats géorgiens et de ce point de vue poursuivent sous Barack Obama la même ligne que sous George W. Bush.
L’un des points centraux de la critique publique concernait des évènements non éclaircis du parcours professionnel d’Akhalaïa. De 2005 à 2008, avant son arrivée au ministère de la défense à 28 ans, l’homme chapeautait le système carcéral géorgien. Des politiciens de l’opposition et des organisations de la société civile ont reproché à Akhalaïa des violations des droits de l’Homme quant il occupait ce poste, qui auraient entre autres été à l’origine des émeutes dans les prisons géorgiennes en 2006. Ces révoltes ont été durement réprimées par les forces de sécurité et se sont soldées par plusieurs morts. Dans les médias géorgiens, l’ombudsman Sosar Soubari dénonçait le peu de cas du droit public qu’Akhalaïa aurait fait lorsqu’il était à ce poste. Suffisamment d’éléments auraient été à disposition pour ouvrir une enquête judiciaire sur ces incidents. David Ousoupachvili, du Parti Républicain de l’opposition, est allé jusqu’ à parler de la décision personnelle de Saakachvili « la plus dangereuse » et sonnait l’alarme quant à de possibles « nouvelles aventures militaires » dans les zones de conflit.
Le gouvernement ne veut néanmoins guère entendre parler des reproches faits au nouveau ministre de la défense. Les représentants du parti au pouvoir soulignent sans cesse qu’Akhalaïa a lutté efficacement contre le crime organisé dans les prisons. Mikheïl Saakachvili devait cependant concéder que l’homme de 28 ans s’est fait « beaucoup d’ennemis » à travers son activité précédente. Akhalaïa passe pour un proche du président et un protégé de l’influent ministre de l’intérieur Vano Mérabichvili. On peut ainsi voir décision d’appointer Akhalaïa comme une tentative d’aménager la verticale du pouvoir en Géorgie. Depuis la « guerre d’août » de l’année dernière, on a signalé à plusieurs reprises des luttes de pouvoir au sein du ministère de l’intérieur. Après la défaite, on a pu observer dans l’armée une croissance du mécontentement à l’égard du gouvernement ; des tendances qu’Akhalaïa doit à présent redresser, ouvertement avec un étroit soutien du président. L’homme est le septième ministre de la défense depuis la prise de pouvoir de Saakachvili il y a à peine six ans. Les experts des questions de sécurité ont plusieurs fois dénoncé cet incessant changement de personnel comme étant contreproductif.
A un autre niveau, on peut en revanche déceler plus de continuité : Akhalaïa peut mener plus avant la modernisation des forces armées, comme son prédécesseur, avec le soutien des Etats-Unis. Sous George W. Bush, Washington s’est engagée depuis 2002 dans la mise en place de deux grands programmes d’entraînement pour le développement de l’armée géorgienne. Fin août, à présent sous le successeur de Bush, Barack Obama, un nouveau projet a été mis sur pied sous le titre « Georgia Deployment Program », qui doit préparer des soldats géorgiens pour une intervention en Afghanistan. Tbilissi veut participer à partir de mars 2010 à l’opération de l’OTAN au Hindou Kouch et était impliquée au cours des années précédentes dans des interventions internationales, jusqu’alors toutes en Irak. La Géorgie, via cet engagement et par ses efforts pour une réforme de l’armée, espère se rapprocher de l’OTAN pour obtenir une protection contre la Russie. Depuis la guerre russo-géorgienne de l’été 2008, les voix sceptiques à l’égard de la Géorgie se sont cependant toujours plus fait entendre au sein de l’organisation militaire. Une adhésion de la Géorgie n’est dans ces conditions plus envisageable pour le moment.
Augmentation des dépenses militaires sous Saakachvili
Pendant sa présidence, Mikheïl Saakachvili a jusqu’à présent placé le développement des forces de sécurité nationales au cœur de son projet de construction de l’Etat. Le fait qu’il y ait eu un réel besoin de réforme dans ce domaine au moment de sa prise de pouvoir fait largement consensus (1) : le experts en matière de sécurité, géorgiens et internationaux, parlaient d’une armée chroniquement sous-financée, dans laquelle un état de catastrophe sociale – incluant mauvais traitements et sous alimentation – prédominait. Selon des études spécialisées, il n’était pas rare que les membres de l’armée soient directement impliqués dans le crime organisé pour arrondir leurs fins de mois. Saakachvili pratiqua une fuite en avant après sa prise de pouvoir : le budget de la défense fut radicalement augmenté et s’éleva de 31 millions de dollars en 2003 (2) à une valeur maximale de 922 millions de dollars en 2007(3). Entre autre, cela permit d’acheter du nouveau matériel militaire et d’améliorer l’infrastructure. La modernisation de l’armée géorgienne a été présentée devant l’opinion public comme un projet à succès. Mais la défaite lors de la « guerre d’août » pour l’Ossétie du Sud mit au jour une toute autre réalité. Un rapport du pentagone de la fin 2008, rendu public par extraits, peint un portrait catastrophique de l’état de l’armée géorgienne : « mauvaise gestion », « commandement non qualifié », et « besoin de réformes approfondies » sont les termes des reproches rassemblés par le New York Times, égratignant ainsi l’ancien projet de prestige de Saakachvili.
Bien que les réformes n’aient à l’évidence pas entrainé les résultats espérés par les autorités, leurs conséquences directes sur la situation politique ne doivent pas être sous-évaluées. D’abord, l’augmentation radicale des dépenses pour l’armement, en relation avec une rhétorique offensive et des aventures militaires répétées, a mené à une nette détérioration des rapports avec les deux régions dissidentes de la Géorgie. Ainsi, des chances existant pour arriver à des négociations constructives avec les régimes séparatistes en Abkhazie et en Ossétie du Sud ont été sapées par cette approche. Deuxièmement, l’orientation unilatérale de politique extérieure et de sécurité vers les Etats-Unis et l’OTAN a endommagé les relations avec le voisin russe, et là encore miné des possibilités pour un nouveau point de départ urgent et nécessaire. Et la protection de l’Occident que le leadership géorgien espérait s’est finalement laissée attendre au cours de la « guerre d’août ». Tertio, on a pu à maintes reprises entendre la critique selon laquelle les fortes dépenses pour l’armement ne seraient guère raisonnables en comparaison des problèmes sociaux du pays. Une question qui se pose toujours plus au vu des conséquences actuelles de la crise économique mondiale sur la Géorgie.
Notes:
[1] On peut avoir un apperçu global de la situation dans : David Darchiashvili: „Georgia: A hostage to arms“, in: „The Caucasus: Armed and Divided – Small arms and light weapons proliferation and humanitarian consequences in the Caucasus“, Anna Matveeva/Duncan Hiscock (eds.), Saferworld, London, 2003, http://www.saferworld.org.uk/images/pubdocs/ArmedGeorgia.pdf
[2] The International Institute for Strategic Studies: „The military balance 2004/2005“, London 2004, S. 290
[3] International Crisis Group: „Georgia: Sliding towards Authoritarianism?“, Europe Report N°189, Tbilisi/Brussels, 19 December 2007, S. 11f., http://www.crisisgroup.org/home/index.cfm?id=5233&l=1
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